LES MÉTAUX
BOUSCULENT L’ART DE GUÉRIR

 


 
Le nom seul de chimie semble annoncer la supercherie et la crédulité des hommes.
Pamphlet galénique (17ième siècle)

Dès que la chimie fut capable de produire des composés artificiels, la question se posa très rapidement de savoir si ces produits nouveaux pouvaient être utilisés pour lutter contre les maladies et les souffrances de toutes sortes, ce que l’on appelait alors l’art de guérir.
   Or, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, la réponse à cette question ne présentait aucun caractère d’urgence. En effet, depuis pratiquement toujours, les hommes avaient appris à utiliser dans l’art de guérir les ressources que la nature leur fournit en abondance, grâce aux plantes en particulier. Aussi l’introduction dans la pharmacopée de produits chimiques (ou alchimiques) fut très souvent considérée comme un procédé artificiel, voire barbare, de toute façon à éviter. On voit que le débat sur les ‘‘médecines douces’’ ne date pas d’aujourd’hui.
 
   Ce n’est que très lentement que certains corps, particulièrement les métaux et leurs composés, firent leur apparition dans ce domaine (surtout à partir du 16ième siècle) non sans susciter des réticences et de terribles querelles.
   Toutes les polémiques vont finalement se cristalliser autour d’un métal, l’antimoine, administré au 17ième siècle sous forme de vin émétique. Certains ont parlé de guerre de l’antimoine1 et le terme n’est pas exagéré car le conflit monta vers 1650 à un tel niveau de passion et même de haine qu’il ne pouvait plus y avoir qu’un vainqueur et un vaincu. Le résultat fut stupéfiant : la Faculté dut baisser pavillon devant les apothicaires.
 
1 – LES ORIGINES
 
Soyez assuré, comme si un devin vous l’avait dit, qu’aussitôt que la nation grecque nous aura communiqué ses arts elle nous apportera une corruption générale qui s’introduira encore plus aisément si cette nation nous envoie ses médecins.
Caton l’Ancien
 
   Pour ce qui concerne l’Antiquité, l’Égypte ne nous a pas laissé les noms de ses grands médecins. En revanche, c’est dans ce pays que la médecine connut ses plus larges développements et cela plus de deux millénaires avant J.C. Son exercice reposait uniquement sur les prêtres car il se confondait avec l’art sacré, lequel comprenait également la pharmacie, la chirurgie et l’embaumement. Comme tout l’art sacré était par principe secret, il demeure difficile de connaître dans leurs détails les pratiques médicales qu’il comportait. Toutefois on suppose que la pharmacopée s’appuyait pour l’essentiel sur des compositions préparées à partir de plantes et d’ailleurs, l’ouvrage de référence des prêtres-médecins s’appelait Le livre des 36 herbes.
   Seul parmi les minéraux, le natron (mélange de carbonate et de chlorure de sodium) faisait l’objet d’un emploi étendu, dans le domaine bien particulier de l’embaumement des corps. Il ne faut pas perdre de vue que pour les Égyptiens cet embaumement guérissait de la mort et donc se rattachait tout naturellement à la médecine.
 
   Il faut attendre le début de l’ère chrétienne pour voir apparaître de façon avérée l’usage des métaux et de leurs composés avec Dioscoride (40 – 90) médecin militaire romain d’origine grecque qui signale l’emploi du sulfate de cuivre, de l’acétate de plomb, de l’arsenic et de l’antimoine (déjà !). Cependant il serait faux de faire de lui  l’initiateur de l’introduction de la chimie en faveur de la médecine car sa réputation principale repose, au contraire, sur l’emploi judicieux des plantes médicinales dont il a décrit plusieurs centaines d’espèces, observées au cours de ses campagnes militaires.
   En fait Dioscoride, pour ce qui concerne la chimie, se présente surtout comme le témoin de son époque qui vit l’émergence d’une multitude de préparations, pas toujours élaborées à des fins strictement thérapeutiques, comportant par exemple de l’arsenic (alors appelé sandaraque) dont l’emploi connut une triste faveur pendant les règnes de Tibère, Claude et Néron. Il est hautement probable que Claude, Britannicus et Agrippine furent expédiés vers l’autre monde grâce à un mélange d’arsenic et d’aconit, pour autant qu’on puisse le savoir car les empoisonneurs sont ordinairement peu bavards.
   L’arsenic se trouvait (et se trouve toujours) facilement dans la nature sous forme d’orpiment (sulfure As2S3) d’un jaune vif très caractéristique, qu’il suffit de faire griller pour obtenir l’anhydride arsénieux (As2O3) particulièrement redoutable car très actif même à faibles doses, sans que ni la couleur ni le goût ne puissent trahir sa présence dans les aliments ou les boissons. La chimie faisait là de biens mauvais débuts dans ‘‘l’art de guérir’’. Il est vrai aussi que Pline à la même époque regardait le poison comme « un moyen offert aux hommes perdus d’infamie de débarrasser la société de leurs personnes ». Son usage ne semble donc pas l’avoir beaucoup ému.
   Toutefois il serait très injuste de réduire l’intervention de la chimie du premier siècle au seul arsenic ; d’autres composés sont mis à contribution, certains à très faibles doses, pour tenter de soigner véritablement :
  • l’aerugo (oxyde de cuivre)
  • la couperose bleue (carbonate de cuivre ou vert de gris)
  • la couperose verte (sulfate de fer)
  • le stibium (sulfure d’antimoine naturel) préconisé pour le traitement des plaies
  • le spuma argenti (oxyde de plomb ou litharge) entrant dans la composition des emplâtres
  • le salpêtre (KNO3) considéré comme un diurétique
  • l’alun (sulfate double d’aluminium et de potassium) utilisé pour stopper les hémorragies et nettoyer les plaies
  • la chaux vive pour son rôle cautérisant, principalement vis à vis des ulcères (confection de cautères)
    A tort ou à raison, toutes ces innovations sont attribuées aux médecins grecs ou d’origine grecque.
 
   Le second siècle de notre ère voit l’arrivée d’un médecin qui va jouer un rôle prépondérant, surtout après sa mort, dans le débat houleux entre la médecine naturelle et la médecine chimique (ou chimiatrie). Il s’agit de Galien (131 –201) de son vrai nom Galénos, encore un grec, qui s’illustra en réalisant le premier la fameuse thiéraque, un mélange de 74 ingrédients supposé souverain contre toute forme d’empoisonnement.
   Sa philosophie médicale basée sur l’observation, l’expérience et l’empirisme, se rapproche beaucoup de celle de son illustre compatriote du 5ième siècle avant J C, Hippocrate. Quoi qu’il en soit, son nom va servir de symbole à la médecine naturelle, par opposition à la chimiatrie. Ainsi, près d’un millénaire et demi après la mort de Galien, la médecine dite galénique représentera l’obstacle le plus efficace à la diffusion des médicaments d’origine chimique.
 
2 – PREMIERS TIRAILLEMENTS
 
Et toutes les herbes de la Saint Jean
N’ont pas pu me guérir de cette peste.
Georges Brassens
 
   Après la chute de l’Empire romain la médecine, du moins en occident, dégringole brutalement. Heureusement les Arabes, en grande partie grâce aux apports venus de Constantinople, vont recueillir, enrichir et développer le précieux dépôt de la médecine antique. On leur doit en particulier une organisation étonnamment moderne des soins médicaux , réalisant une distinction claire entre la médecine et la pharmacie, mais aussi réglementant par les textes et au profit du malade, les modalités des traitements. Ils sont les premiers à utiliser l’alcool de vin dans les préparations pharmaceutiques, par exemple pour composer des élixirs (mot arabe).
   Grâce à eux, du 8ième au 11ième siècle, l’art de guérir connut un renouveau incomparable dont bénéficièrent également les régions occitanes proches de l’Espagne. Ceci explique, entre-autres, l’essor précoce de l’Université de Montpellier, créée dès 1150.
   Jusqu’au 14ième siècle en Europe, la médecine va demeurer essentiellement galénique, à base de plantes et d’épices (ce qui revient au même). Par exemple le poivre sert à réaliser des emplâtres et le vin poivré est recommandé comme fébrifuge.
 
   Ce n’est qu’aux 15ième et 16ième siècles, respectivement avec Basile Valentin et Paracelse que la pharmacopée renoue avec l’héritage du 1ier siècle en réintroduisant des produits chimiques dans les médicaments.
   A partir de 1423, le moine bénédictin Basile Valentin étudie les effets de l’antimoine2 (oxyde et sulfure) et lui attribue la vertu de purifier le corps en le débarrassant de ses mauvaises humeurs. Par ailleurs il préconise des bains à base de sel marin et de carbonate de potassium pour lutter contre les maladies de peau. Un peu plus tard, Perrault de Bonel, médecin personnel de Louis XI, visiblement influencé par les thèses des alchimistes, préconise la prise régulière d’un ‘‘or potable’’ dont on ignore la composition.
   Vers la fin du siècle, en 1492, la découverte de l’Amérique va avoir une répercussion profonde sur la médecine du 16ième siècle, non seulement par l’introduction de nouvelles drogues mais surtout par l’arrivée d’une terrible contagion : la vérole (comme on disait à l’époque). En 1497 le roi de France assiége Naples. Des mercenaires espagnols, revenus des Amériques, sévissent dans les deux camps. Après l’échec lamentable de l’entreprise de Charles VIII, ils se dispersèrent dans toute l’Europe, semant sur leur passage le "mal napolitain" rigoureusement incurable par les moyens de la médecine galénique de l’époque. Cette situation alarmante va promouvoir la recherche de médications plus vigoureuses.
 
   La responsabilité du grand chambardement incombe à Paracelse (1493 – 1541). Le personnage a déjà été évoqué dans l’article A l’aube de la chimie. La rude polémique qu’il entame avec les galéniques ne se terminera qu’un siècle et demi plus tard, en1666, par sa victoire posthume. Plus que ses propres contributions, ce sont ses critiques virulentes et même destructrices, qui vont lui attirer des opposants irréductibles. Il ira jusqu’à brûler les œuvres de Galien, et pour faire bonne mesure celles d’Avicenne, devant ses élèves ébahis.
   Encore jeune Paracelse apprend l’alchimie avec Jean Trithème, un moine de l’abbaye de Spanheim. Dès 1525 il commence à essayer des médicaments préparés à partir de métaux tels que le zinc, l’étain, l’argent et le mercure. Il soigne ou tente de soigner ainsi l’hydropisie et la syphilis. Toutefois ses tentatives reposent sur une théorie extrêmement discutable, celle de la "signature" : les médicaments doivent présenter un lien avec l’organe ou la maladie qu’ils sont censés soigner. Par exemple, un composé jaune a vocation à soigner la jaunisse.
 
   Pour en revenir au "mal napolitain", son traitement dès le milieu du 16ième siècle s'effectue, suite à l’impulsion donnée par Paracelse, à l’aide de l’onguent gris (qui a donné lieu dès l’origine à un jeu de mots digne de l’almanach Vermot) préparé à partir de mercure métallique3. Des frictions à base de cet onguent étaient appliquées au patient (bien nommé) jusqu’à déterminer chez lui une intense salivation. Un chroniqueur du temps ironisait : "Le mercure est souverain pour faire disparaître la vérole : lorsqu’il ne supprime pas la maladie, il supprime le malade."
   Peu à peu la résistance des médecins galéniques s’organise. En 1566 leur lobby est assez puissant pour faire décréter que l’antimoine, en tant que poison, ne doit plus être utilisé en médecine. Et la Faculté ne badine pas : de plus en plus sévère, elle ira jusqu’à exclure le docteur-médecin4 Pierre Paulmier, en 1609, pour avoir contrevenu à son interdiction.
   Pourtant une telle sévérité étonne lorsqu’on sait qu’au cours de ces années, la médecine galénique s’est ‘‘enrichie’’ de médicaments que l’on s’attendrait davantage à voir sortir du chaudron des sorcières de Macbeth que de la boutique d’un apothicaire : sang de bouc, poudre de cloportes, huile de scorpions, poudre de vipères, boyaux de loup… Qu’importe, ce sont des produits naturels.
 
3 – L’IVRESSE DU VIN ÉMÉTIQUE
 
SGANARELLE
Il y avait un homme qui, depuis six jours, était à l’agonie ; on ne savait plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisaient rien ; on s’avisa à la fin de lui donner de l’émétique.
DON JUAN
Il réchappa, n’est-ce pas ?
SGANARELLE
Non, il mourut.
DON JUAN
L’effet est admirable.
SGANARELLE
Comment ? il y avait six jours entiers qu’il ne pouvait mourir, et cela le fit mourir tout d’un coup. Voulez-vous rien de plus efficace ?
Molière (Don Juan)
 
   En dépit de l’interdiction de 1566, l’antimoine poursuivait, au début du 17ième siècle, une carrière tout à fait honorable. Il n’était plus administré que sous forme de vin émétique, en fait un tartrate d’antimoine dissous dans du vin, qui avait pour vertu de vider le corps de ses mauvaises humeurs, tant par le haut (d’où son nom d’émétique) que par le bas. Son emploi était réclamé par les malades eux-mêmes qui, comme toujours, refusaient obstinément de partir pour l’autre monde avant que l’on ait épuisé tous les secours de la science. Il était aussi soutenu par les apothicaires qui y voyaient une source non négligeable de revenus. A cet égard Hamelin, médecin de la Faculté de Paris, les flétrira en les traitant "d’animaux les plus fourbes n’hésitant pas à corser leurs mémoires pour gagner des fortunes". Ces animaux les plus fourbes ne réservaient pas les bienfaits de leur art à la seule médecine officielle. A l’occasion ils donnaient un coup de pouce, discret mais lucratif, aux empiriques, charlatans et autres marchands d’orviétan5 dont le quartier général se situait sur le Pont Neuf. En toute bonne conscience d’ailleurs puisque ces empiriques bénéficiaient d’un privilège royal (qui sera confirmé en 1741) au grand dam de la Faculté qui voyait là une injustice criante. A quoi Gautier Garguille, empirique à la langue bien pendue, répliquait : "Ce que je trouve injuste, c’est que l’on paie également le médecin qui tue et celui qui guérit".
 
   Gui Patin, qui succédera à Saint-Jacques comme doyen, représente sans conteste le chef de file des médecins opposés à l’antimoine et la figure emblématique de la lutte qui fait rage. Comme on dit, ce n’est pas un homme commode à friser tous les jours, et mieux vaut ne pas faire partie de ses têtes de Turc. Quelques exemples :
  • Il rabroue un huissier (Doussin) venu lui signifier un arrêt du Parlement : "Votre papier, je m’en torche". » Tel quel. "Monsieur, vous venez de prononcer des paroles indiscrètes, sales et insolentes" bégaie le pauvre Doussin6.
  • Il clame partout son aversion pour les cures thermales, pourtant si prisées par les dames du beau monde. Sans doute les trouve-t-il trop chimiques ou insuffisamment galéniques. Quoi qu’il en soit, il prévient charitablement les maris : "Les eaux minérales font plus de cocus qu’elles ne guérissent de malades".
  • Il accuse publiquement son confrère Antoine Vallot d’avoir tué l’intendant des finances Gargant en lui faisant prendre du vin émétique et exerce sur lui son esprit caustique en ne l’appelant plus que Gargantua.
   Alors que les troupes de la Faculté, conduites par Gui Patin (il n’est pas encore doyen), tentaient tant bien que mal d’endiguer le flot du vin émétique, un coup de tonnerre éclate en 1637. Le Parlement, lassé de voir les médecins et les apothicaires s’entre-déchirer, alors que sa mission est de maintenir la concorde entre les corporations, réunit un collège de 120 médecins afin de recueillir son avis sur l’antimoine. Parmi eux 92, soit plus des ¾ se prononcent pour le vin émétique. Or la même année paraît le nouvel Antidotaire, correspondant à notre Codex et ce document très officiel comporte, page 40, parmi les médicaments autorisés…le vin émétique ! Patin faillit en tomber d’apoplexie. Il n’est pas long à découvrir le "traître" ; c’est Philippe Harduyn de Saint-Jacques, le doyen lui-même, qu’il accuse d’être l’âme du complot. Quant aux apothicaires, ils se frottent les mains et, forts de l’approbation de l’Antidotaire, relancent la préparation de leur fructueux vin émétique.
   Patin n’a plus qu’à ronger son frein. Toutefois sa patience a des bornes. Très fragiles d’ailleurs. En août 1651 paraît un livre à la gloire de l’antimoine ‘‘ce plomb sacré, ce remède sublime’’, intitulé La science du plomb sacré des sages dont l’auteur n’est autre que Jean Charrier, médecin-régent de la Faculté. Patin convoque aussitôt le mutin pour lui chanter pouilles. L’entrevue est plus que houleuse ; de nos jours on parlerait d’une belle engueulade. Charrier ne cède pas et quitte même la salle sans saluer Patin qui est pourtant maintenant son doyen. Ce dernier, ivre de rage, se fait apporter le registre de la Compagnie et, usant d’un pouvoir discrétionnaire que rien ni personne ne lui reconnaît, raye de sa plus belle plume le nom de Charrier de la liste des médecins de la Faculté.
   Lorsqu’à l’occasion d’une soutenance de thèse dont il est écarté, Charrier s’aperçoit de sa disgrâce, il ne fléchit pas et porte l’affaire devant la Justice. Sa position apparaît solide. D’abord il a le droit pour lui et en plus il soigne des personnes influentes qui seraient désolées d’apprendre que leur vie est tombée entre les mains d’un empirique. Outre une forte amende, Patin se voit condamné à ne plus jamais toucher aux droits, titres et privilèges du sieur Jean Charrier.
 
   Et pourtant, Patin n’avait pas fini de gravir son Golgotha. En 1658, le jeune roi est en train de guerroyer dans les Flandres lorsqu’il tombe victime d’une mauvaise fièvre. Depuis 1652 son médecin personnel est Antoine Vallot (le Gargantua de Patin). On fait prendre au roi du vin émétique et il guérit. L’affaire fait grand bruit. La Cour, déjà favorable, chante maintenant les louanges de l’antimoine. Les pro-émétique triomphent. L’irréductible Patin fait observer que la guérison du roi ne doit pas être attribuée à l’antimoine mais aux prières des gens de bien. Vaines paroles, que l’on comprendrait dans la bouche d’un curé mais qui sonnent étrangement dans celle d’un médecin. Ses outrances indisposent toujours plus de monde et suscitent toujours plus d’opposants.
   En 1665, c’est l’hallali. Sans qu’aucune certitude ne puisse être établie, on pense que de l’entourage du roi lui-même partit l’ordre de clouer définitivement le bec à Patin tout en respectant les formes. Cette fois le Parlement dépêche deux enquêteurs pour ‘‘auditer’’ tous les médecins de Paris. Le résultat est limpide : 95% d’entre eux sont favorables à l’antimoine. Sur 200 praticiens, il ne reste plus que 10 réfractaires (dont l’inévitable Patin).
   En conséquence, un arrêt du Parlement tombe le 16 avril 1666 autorisant sans aucune ambiguïté l’usage médical de l’antimoine et du vin émétique. Le même mois il est lu devant la Faculté réunie au complet et inscrit dans ses registres7.
 
   La guerre est finie. Entre la chimie et le Codex dont elle médite l’invasion, toute résistance organisée a disparu.
 
ET MAINTENANT…
 
   Pour beaucoup, il semble évident que notre Codex du 21ième siècle ne peut plus comporter aucun des médicaments préconisés par l’Antidotaire de 1637. Grave erreur. Le meilleur exemple en est peut-être fourni par l’Eau de Mélisse des Carmes Déchaussés, chef d’œuvre galénique, commercialisée dès le début du 17ième siècle en tant qu’élixir, et qui 400 ans après poursuit une carrière aussi respectable que justifiée.
   Quant à l’antimoine lui-même, il n’a pas fini de répandre ses bienfaits. Injecté sous la forme de N-méthylglucamine d’antimoine (vendu en France sous le nom de glucantime) il permet de soigner les leishmanioses, maladies parasitaires tropicales que l’on peut rencontrer encore dans le sud de la France.
 
NOTES
  1. François Millepierres dans son excellent livre : La vie quotidienne des médecins au temps de Molière.
  2. Une légende veut que Basile Valentin ait empoisonné l’ensemble de sa communauté monacale en lui administrant du Stibium (d’où l’étymologie d’antimoine). Cela apparaît peu vraisemblable et relève plutôt d’une plaisanterie galénique. Plus sérieusement, l’antimoine se trouvant dans la nature associé à d’autres métaux, son nom proviendrait d’anti-monos (jamais seul).
  3. Le mercure, associé à l’iode et à l’arsenic était encore utilisé par Philippe Ricord (1800 – 1889). Au début du 20ième siècle, l’utilisation de produits à base d’arsenic (1910) puis de bismuth (1921) permettra d’améliorer considérablement le pronostic. Mais c’est finalement la médecine galénique qui, à partir de 1940, vaincra la syphilis grâce à la pénicilline, extraite d’une moisissure.
  4. Les docteurs-médecins étaient habilités à soigner ; les docteurs-régents pouvaient en plus enseigner. Dans nos campagnes, les instituteurs ont longtemps été appelés régents.
  5. L’orviétan n’était le plus souvent que de la thiéraque de laquelle avaient été supprimés tous les ingrédients coûteux. A ce titre on pourrait l’assimiler à une thiéraque du pauvre.
  6. Dans Les Plaideurs de Racine, L’INTIMÉ, déguisé en huissier, et exposé à la même situation, réagit avec un flegme tout professionnel : "Frappez, j’ai quatre enfants à nourrir" .
  7. Gui Patin mourra en 1672, assez largement déconsidéré.
 
B. Bourdoncle  avril 2002
 
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